Le jour où je suis devenue mère

05.27.2018

Il était là posé sur mon lit à la maternité, si petit et fragile. Il était si beau.

“Tu l’aimes? ai-je demandé à son père.

– Je suis fou d’amour pour lui a-t-il répondu le sourire aux lèvres.

Moi j’ai eu mal au ventre devant tant d’assurance. Je me suis sentie honteuse aussi.

– Pas toi?

– Ben je ne sais pas, il est mignon c’est vrai mais je ne ressens rien de plus que pour un autre bébé”

Pourtant je l’ai voulu ce bébé et j’ai vécu 9 mois de bonheur intense, j’ai adoré le porter. Mais cet accouchement, toute cette souffrance, ça a tout gâché. Pour son père c’est facile, il l’a mis tout contre lui dès les premières minutes de sa naissance, peau à peau pendant plus de 2h, ils ont pu faire connaissance. Ils se sont regardés, sentis, adoptés et moi je n’étais pas là. Ces premières minutes, ce premier regard je les avais tellement imaginés et on me les a volés. Entre eux il y a déjà une complicité dont je me sens exclue. Heureusement que nous dormons tous les trois à la maternité. Sinon, je ne pourrais pas y arriver. J’avais tellement rêvé ces moments et ça ne ressemble pas du tout à ce qu’on m’avait dit.

 

Nous sommes le 25 décembre, la télé est allumée dans la chambre. Sur Canal, ils passent les bandes annonces des films qui sortiront en 2010. Il y a un extrait de la Rafle. A l’écran, il y a un petit garçon aux cheveux noirs et bouclés, un homme lui demande son prénom, il répond Noah, du moins c’est ce que j’entends. C’est un petit garçon juif, il va être déporté. Il ressemble à Noah, au Noah que j’imagine au même âge. Et là mon ventre se noue, j’ai une boule dans la gorge et j’éclate en sanglots. Je ne supporterai pas qu’on lui fasse du mal, je ne le supporterai pas.

“Je ne le supporterai jamais, jamais” c’est ce qui sort de ma bouche.

Je me tourne vers ce petit bébé de 3 jours, je le sers fort contre moi et je pleure.

” Je suis ta maman et je t’aime. Jamais je ne laisserai quelqu’un te faire du mal.”

Le 25 décembre 2009, 3 jours après sa naissance, je suis devenue mère d’un enfant.

 

 

Pour la petite histoire, je n’ai jamais pu regarder la Rafle donc j’ignore le prénom de l’enfant

187

8 Commentaires

  • * Name dit :

    Ce texte est absolument magnifique, d’une puissance assourdissante. Tant de choses enfouies c’est vertigineux d’émotion. Un manuscrit de cette trempe forcerait le respect des plus blasés.

  • Caroline dit :

    Ton article résonne en moi et je te remercie de l’avoir écrit… Ah cet instinct maternel dont on nous abreuve en permanence, c’est un leurre. Je suis mère de deux grands garçons (le deuxième prénom de mon deuxième fils est Noah) et je me souviens encore très bien, 28 ans après, de la sensation très étrange que j’ai ressentie à la naissance du premier, je le trouvais mignon mais je n’ai pas été envahie par l’émotion comme je l’avais imaginé avant sa venue au monde. J’ai longtemps culpabilisé en me disant que le premier contact avait été compliqué, ça va mieux maintenant, je ne suis simplement pas une mère parfaite (et tant mieux !). Bisous

    • Wafa dit :

      Je crois que la façon dont se passe l’accouchement joue beaucoup, en tout cas pour moi. L’important c’est surtout comment on les aime toute leur vie avec nos forces et nos faiblesses

  • Julie dit :

    C’est un texte magnifique ! Tellement plus puissant que les banalités dites et redites, un peu niaises, sur la maternité dont on nous abreuve en permanence. Merci d’oser dire ce que beaucoup ressentent après l’accouchement, et puis ce “déclic” que tu as ressenti, c’est juste trop joliment raconté !

  • Miss Zen dit :

    Très, très beau texte : j’en ai les larmes aux yeux. Je me suis reconnue dans tes premiers moments entre épuisement physique et psychique, la douleur, l’arrivée de ce moment tant attendu dans des conditions difficiles. Mais j’ai mis plus de temps que toi !

Un petit truc à dire ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *