La lutte des classes

04.29.2019

Cet après-midi, j’ai été voir une pépite de film qui s’appelle « La lutte des classes  » avec le merveilleux Edouard Baer et la non-moins merveilleuse Leïla Bekhti. L’histoire d’un couple au prise entre ses convictions de gauche et la réalité d’une mixité qui disparait. Un film pendant lequel j’ai cru mourir de rire autant que j’ai pleuré. Un film qui aurait pu pour plusieurs scènes, être filmé chez moi tant je me suis sentie proche du personnage de Sofia, de ses doutes, ses peurs et son sentiment de ne pas toujours trouver sa place.

J’ai grandi en cités H.L.M. et je suis une enfant de l’école Républicaine. Petite, j’allais dans une école où le mot mixité n’existait pas mais était une réalité. Moi qui habitais une tour de 11 étages, fille d’ouvriers immigrés, j’allais en classe avec des enfants de médecins, commerçants, militaires ou autres. Mes meilleures amies était juive pour l’une, moitié juive, moitié chrétienne pour l’autre. Nous dormions et mangions les unes chez les autres sans se poser de question.

Pour ma dernière année de primaire, nous avons déménagé dans une autre cité où pour la première fois de ma vie, j’ai appris que nous n’étions pas tous pareils et que le racisme était réel. Bien sûr je l’avais déjà vécu, j’avais eu une maitresse hyper raciste en maternelle et un jour en primaire un garçon m’avait traité de négresse. Mais globalement ce sujet n’existait pas pour moi.

Du jour au lendemain, le fait que ma mère soit algérienne et mon père sénégalais est devenu un problème. J’ai entendu chaque jour pendant toute mon année de CM2, « négresse, ton père est un bamboula… ». Pire que tout, lorsque je suis entrée en 6ème, ma mère a travaillé quelques mois au rayon charcuterie d’un supermarché et mon calvaire a augmenté. Des bagarres et des insultes qui ont fini par passer mais qui furent difficiles à vivre. Je menais la vie banale d’une fille de cité dans les années 80. La drogue des ados dans la cage d’escaliers, la violence à l’école et petit à petit les gens qui quittent le quartier. En 5ème, mon prof de français, un vieux prof très sévère (le seul dont tout le monde avait peur) et qui avait enseigné avec mon oncle au Sénégal (hasard de la vie) a convoquée ma mère. Il fallait que je quitte l’école car selon lui pour m’intégrer, moi qu’on appelait régulièrement « P’tite bourge », je commençais à imiter mes camarades et ne plus écouter en classe. Il a insisté pour que j’aille dans un collège en ville et que je redevienne moi-même.

J’ai donc fait mon entrée en 4ème dans un collège de centre-ville avec à nouveau une réelle mixité sociale et ethnique. Il y avait des enfants de tous milieux sociaux, des toutes origines et religions. Il y avait des juifs, car oui toi qui me lis, figure-toi qu’à une époque que je suis bien heureuse d’avoir connue, les enfants juifs n’étaient pas obligés d’aller dans des écoles religieuses pour ne pas se faire casser la gueule. Bref, tout allait presque bien.

Je suis ensuite allée dans un lycée très chouette, avec là aussi une certaine mixité. Je dis certaine car soyons honnêtes, une fracture existe entre le passage du collège au lycée.  Le lycée m’a ouvert à un monde différent de celui dans lequel je vivais. J’ai conscience d’être celle que je suis aujourd’hui grâce à cette période d’ouverture sur la musique, la littérature ou le cinéma .

Les années ont passé, j’ai grandi et  me suis installée dans le quartier de mon collège d’adolescence. En passant chaque jour devant l’école primaire dont il dépend je me disais qu’un jour si j’avais des enfants j’aimerais qu’ils y aillent.

Le quartier s’est gentfrifié, le prix du mètre carré a grimpé et la différence entre les plus pauvres et les autres a augmenté. J’ai eu des enfants et ils sont allés à l’école.

Trois ans de Maternelle, des copains qui s’appellent Elie, Manon, Myke, Abderhamane ou Eliena. Le meilleur des mondes.

Mais est arrivée le passage au CP et les parents qui t’annoncent du bout des lèvres que leurs enfants n’iront pas dans l’école en face mais dans celle de la rue d’à côté qui est une école privée. « Tu comprends ils sont 25 max par classe, jamais un prof absent, une équipe au top et un super niveau ». Viennent alors les premières interrogations, un peu comme pour l’allaitement. Ne veut-on pas le meilleur pour nos enfants? Vont-ils finir débiles, dealers, drogués, islamistes, si je ne les mets pas en privé? Le stress.

Les 1ères grèves, la 20ème, les enfants qui ne parlent pas français et les instits débordés, le manque de moyens et les questions encore et encore. Je crois que depuis leur entrée en CP, pas un mois n’est passé sans que l’on se pose la question de les changer ou non d’école mais à chaque fois la même certitude au bout. On est de gauche les gars, on croit au pacte Républicain, la mixité, le partage et tout et tout. Oui, mais, oui, mais…

Le collège, la violence permanente, à laquelle on assiste parfois, les gamines de 12 ans voilées, le langage qui fait saigner les oreilles et le niveau. Non mais le niveau, tu te rends compte? Ils ne peuvent pas bosser parce qu’ils sont empêchés par les perturbateurs. La 6 ème approche, les histoires de violence arrivent à nos oreilles et le malaise s’installe. Peut-on sereinement envoyer nos enfants dans un collège pareil? Vont-ils survivre sans se faire casser la gueule? Se faire martyriser ? Est-ce vraiment si dangereux ou clairement exagéré? Doit-on courir le risque?

Alors, on regarde vers le privé, on y voit des gamins très gentils mais très semblables. Des enfants de l’âge du mien qui parlent déjà beaucoup d’argent, qui ont un téléphone portable, des minis ados bien loin de l’univers de mon fils.Même si ceux que nous connaissons sont adorable, il y a aussi les amis qui te parlent d’une autre réalité, celle dont on parle peu dans ces cas-là, celles d’enfants favorisés mais pas moins laissés pour compte. De l’argent facile, de la drogue en 4ème ou de harceleurs en 6ème et là tu te sens encore plus paumés.

Ne reste plus que l’argument du niveau scolaire, le fameux niveau qui nous obsèdent tant sans vraiment savoir ce qu’il signifie. Chacun selon ses choix essaye de se convaincre qu’il a raison et la vérité c’est que tout le monde a raison. Il n’y a pas de choix plus valable qu’un autre, on n’aime pas plus son enfant en le mettant en privé qu’on ne l’aime moins en le laissant en public. On fait comme on peut et parfois c’est en totale contradiction avec des valeurs qu’on croyait solides.

Ma mère ouvrière et syndicaliste nous a envoyé ma soeur et moi étudier en ville pour éviter que nous tournions mal tout en laissant mon frère dans le quartier. Ma petite nièce va dans le meilleur lycée privé de la ville et nous dans 6 mois nous serons confrontés au même choix privé ou public sans qu’aujourd’hui je sois capable de dire si c’est bien ou mal. Car notre choix individuel de vouloir le mieux pour nos enfants c’est aussi ce qui contribue à la non-mixité. Notre choix c’est celui de laisser entre eux des enfants qui n’auront comme référence que des enfants qui leur ressemblent pour rejoindre un collège dans lequel là aussi il n’y aura que des enfants qui se ressemblent.

Est-ce que c’est parce qu’ils n’ont jamais été que dans l’entre-soi qu’aujourd’hui à Science Po de jeunes étudiants que l’on dit éduqués scandent des chants nauséabonds ? Est-ce que ce système auquel je participe n’est pas responsable de ce qui me retourne l’estomac ? Mais en même temps est-ce à nous de palier les ratés de l’Etat?

Aujourd’hui 29 avril 2019, je suis incapable de répondre à ces questions et ça me rend malade.

15 Commentaires

  • wallou dit :

    Merci..ces questionnements me hantent encore et pourtant j ai fait mon choix :le public envers et contre tout…C est tellement vrai qu à l époque on cohabitait…sans se poser de questions!!

  • Marie dit :

    Ton article dit bien ce que j’ai ressenti il y a trois ans. Notre fille est allée une année dan notre collège de secteur car nous tenions beaucoup à ce qu’elle ne vive pas dans une bulle. Mais les bagarres permanentes ont eu raison de nous. L’année suivante elle était dans un chic collège privé, les élèves étaient odieux. Des mois de harcèlement. Finalement nous l’avons changé et triché pour qu’elle puisse être affectée à un collège public mais avec une bonne réputation. Elle y est heureuse et épanouie avec des amis très différents. Merci de traduire le malaise qu’on peut tous ressentir.

  • Solveig dit :

    C’est intéressant ce que tu écris car j’ai vécu l’exact opposé. Je n’ai étudié que dans des établissements privés et le jour où j’ai été parent, il m’est apparu comme une évidence que mes enfants iraient dans le public. Comme tu le dis bien c’est comme l’allaitement il y a toujours quelqu’un pour te culpabiliser avec des phrases assassines. Ma famille par exemple ne comprend pas du tout mes choix et nous taxe mon mari et moi d’irresponsables. Chacun fait bien ce qu’il veut pourvu que tout le monde est heureux

  • Caroline V dit :

    Mon fils est dans une école privée et je n’ai pas l’impression de le couper du monde ou de la réalité. Il a des amis du monde entier, nous avons dans notre entourage tous types de gens, de tous les milieux. Alors oui, c’est une école confessionnelle mais ouverte sur l’autre. Nous avons fait ce choix par conviction religieuse mais surtout pas pour nous protéger des autres. Il y a du bon dans toutes les situations. Je suis toujours touchée par ton écriture même si je ne suis pas toujours d’accord, tu as le mérite de me faire réfléchir.

    • Wafa dit :

      Merci, c’est bien d’avoir des points de vue différents du moment qu’on se dit les choses avec respect. Et d’ailleurs je pense que l’ouverture ne vient pas forcement du fait d’être en public. Si le public n’est pas hétérogène, tu n’es pas plus ouvert.

  • jusiana dit :

    HAAA tous ces questionnements !!!.
    Nous avons grandi dans la même tour et étions dans la même primaire.
    Le parcours est quasi semblable, à part que moi, c’était plutôt « la portuguesh poilue » avec toutes les mauvaises blagues qui vont avec ;D
    —————////———————
    Et un jour, je suis maman d’une petite fille qui est en classe de CM1 et qui,
    pour la énième fois, chahutée, encerclée et violentée aux toilettes pas 3 petite filles qui ne la supportaient pas… j’ai craqué !!
    Pourtant l’école du Sud à Illkirch n’est pas mal fréquentée, mais il a fallu d’une SEULE année, d’une seule classe et de 3 petites filles mal éduquées pour venir à bout de mes convictions.
    Une année où je laissais chaque matin et chaque après-midi ma fille à l’école avec la peur au ventre et la nausée. Car elle pleurait. Une année où je passais mon temps à courir après le Directeur en lui demandant des comptes et obtenir pour unique réponse insupportable « mais les maîtres ne peuvent pas être partout ».
    Alors un jour, n’y tenant plus (car je ne voulais pas que Lucile ait une mauvaise expérience de sa primaire) nous nous sommes retrouvés devant Soeur Bénédicte de l’école Sainte-Anne à Neudorf. Elle nous a tellement rassuré que ce fut pour nous LA solution. Le paradis sur terre.

    A la rentrée du CM2, notre Lucile peu rassurée, a embrassé une classe unie, ordonnée et sereine (pourtant ils étaient 32 dans sa classe).
    J’avais retrouvé mon enfant, heureuse, épanouie et enthousiaste. Pourtant il fallait se lever 1 heure plus tôt, manger à la cantine et aller en étude le soir. UN GRAND changement pour elle, pour nous et pour MOI.

    Peut-être, l’aurai-je juste changé d’école publique (diras-tu), et le problème aurait été réglé ???

    Mais, mon unique enfant, je voulais le meilleur pour lui, mais surtout à cet âge je ne voulais aucune forme de violence contre elle, et surtout pas à cet âge-là !!!

    Quand j’ai lu le règlement intérieur de ce nouvel établissement, à signer aussi bien par l’élève que les parents, à suivre scrupuleusement, j’ai été ravi de découvrir qu’une échelle de punitions était préalablement établie en répertoriant les différents manquements de l’élève avant LA « retenue » ou au pir l’expulsion.
    Tout est cadré et porté à la connaissance de l’élève.
    Et cette « charte du bon comportement » !!!!!??? et bien ça m’a plu !!! Mais réellement.
    Cela m’a soulagé.
    Car, tous, étaient au même niveau. Tous les élèves devaient s’y conformer.

    Enfin, le collège est arrivé… elle est restée dans le même établissement, petit, à taille humaine, elle est rentrée en 6e et 5e PAC (Patrimoine Arts et Culture) et elle a continué en 4e et 3e Section Théâtre. Des classes de rêve, où tous les élèves vont dans le même sens, car ils ont tous une même sensibilité, des attirances communes qui leur ont permis d’être encore plus unis telle une nouvelle famille, les voyages « découverte » ponctuant l’année ont scellé cette fraternité. (je tiens à souligner que la classe de Lucile respecte la mixité sociale. Ses amis de classe sont aussi bien de confession musulmane, juive, orthodoxe et qu’ils ont les couleurs de l’arc en ciel, tels les enfants de Joséphine Baker. Qu’ils aient des parents ouvriers, employés ou libéraux).

    Alors, oui, j’ai mis ma fille dans le « privé » car le « privé » a répondu à mes attentes en terme de « sécurité » et surtout « d’épanouissement ».
    Et je ne regrette pas, le privé a mis les moyens.

    • Wafa dit :

      Elle était chouette notre école je suis toujours émue lorsque parfois je passe devant. Sauf que je ne comprends pas pourquoi elle est bleue maintenant 😉

  • Isabelle H dit :

    Mon fils est actuellement en 6e.
    Nous habitons dans la CUS, et nous ne nous étions même pas posés la question, il était évident que notre fils irait au collège public.
    Et puis les discussions avec les autres parents « tu le mets où, toi, à la rentrée? » « bah… au collège d’ici » « oh non, nous, on va le mettre dans le privé à Strasbourg centre, parce que bon, tu comprends…. »
    Ben non, en fait, je ne comprenais pas. J’en suis arrivée à me poser la question de savoir si j’étais une mère irresponsable de ne pas m’être posée la question du privé.
    Alors oui, c’est vrai, il y a quelques problèmes de violence dans le collège de mon fils… mais est-ce vraiment différent ailleurs? Je ne crois pas.
    Si les choses devaient mal se passer pour mon fils, nous envisagerions bien sûr une autre solution, mais il est actuellement très à l’aise dans ce collège.

    • Wafa dit :

      Merci pour ton témoignage. Les gens aiment bien culpabiliser les autres lorsqu’ils ne sont pas sûrs de leurs propres choix je pense.

  • Lalibellule67 dit :

    Merci beaucoup, ta réflexion est très intéressante et reflète, je pense, l’état d’esprit de nombreux parents. Notre fils est en CE2 dans le public et nous aussi, il n’y a pas eu une année où ne nous soyons pas interroges sur un passage dans le privé. Avec le recul, je rejoins le commentaire de Marie, le choix ne doit pas forcément se faire entre le privé et le public mais plutôt dans le choix d’un bon établissement, avec une équipe pédagogique stable et motivée et des élèves réellement issus de la mixité, sociale et ethnique. Mais cela reste compliqué à trouver, et parfois à intégrer.

    • Wafa dit :

      C’est vrai et il y a des équipes géniales et très investies dans le public. La maîtresse de mon fils cette année est absolument géniale. C’est aussi souvent plus dur pour les enseignants du public. J’ai vraiment de l’admiration pour leur travail.

  • Claude dit :

    Mêmes interrogations ici … avoir des enfants, ça met forcément face à des contradictions 🙂
    Selon moi, la mixité sociale se fait dès la petite enfance et si la mixité sociale ne se fait pas à l’école, ce sera quand même vachement plus compliqué plus tard. L’école, c’est le tout premier lieu où l’enfant peut rencontrer l’autre, de niveaux sociaux et culture différents donc chacun fait en conscience de ce qu’il pense le mieux évidemment ….mais c’est important de résister quand même à la peur et ne pas anticiper le pire ….je suis en plein dedans avec l’arrivée du collège pour ma grande sous peu …

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